macedonio.net (home)

Un conflit heureux : le risible selon Macedonio Fernández

Daniel Attala

[Tomado, con permiso del autor, de: Dynamiques du conflit. Actes du colloque du Centre de recherche en littérature, linguistique et civilisation CRELLIC (Lorient, 20-22 novembre 2002). Sous la direction de Bernard-Marie Garreau. Lorient: Université de Bretagne-Sud, 2003, 299-308.]

Parmi les théories du risible on distingue souvent trois traditions : celle de l’incongruité, celle de la supériorité et celle de la décharge ou libération d’énergie1. Les conceptions insistant sur l’incongruité (dont Kant est un précurseur) soutiennent que le rire causé par des phénomènes comme l’humour ou le comique n’est que la conséquence psychophysiologique de la perception imprévue, soit d’une sorte de conflit (contradiction, incohérence, disproportion), soit de la résolution d’un conflit. La tradition de la supériorité, qu’on peut faire remonter à Aristote et Platon et que Hobbes et Bergson ont suivie à leur façon, soutient que cette sorte de rire exprime un sentiment de supériorité du rieur, ou tout au moins la désapprobation d’une autre personne. La tradition de la décharge ou libération d’énergie, développée parmi les auteurs modernes surtout par Herbert Spencer et peu après par Freud, conçoit le rire comme une décharge énergétique par relâchement soudain d’une tension.

Il est facile d’observer que ces manières traditionnelles de comprendre le rire ne se contredisent pas nécessairement, car elles ne parlent pas toujours du même aspect du phénomène. Ainsi, tandis qu’une théorie typique de l’incongruité comme celle de Schopenhauer essaie d’établir l’essence de l’objet qui cause l’affect du rire, une théorie de la supériorité comme celle de Bergson s’en tient à la nature psychique et sociale de cet affect, indépendamment des caractéristiques de l’objet qui le provoque. Il est vrai que la théorie de Bergson s’occupe elle aussi de ces caractéristiques, mais il s’intéresse plus au rieur et à son groupe social qu’à l’objet qui déclenche le rire. Enfin, les théories de la libération ou de la décharge ne s’intéressent qu’à ce qu’on peut appeler la dynamique intra-psychique du processus dont la conclusion est le rire, et elles ne s’occupent de l’objet risible que dans la mesure où celui-ci se laisse expliquer par cette dynamique.

Or, non seulement les théories inscrites dans chacune de ces trois traditions n’interfèrent pas nécessairement les unes avec les autres, mais elles recèlent des éléments d’une tradition différente. Ainsi, par exemple, chez Bergson, la théorie de l’incongruité ou conflit entre le vital et le mécanique comme essence du risible se combine avec une conception du rire comme correctif social très proche de la théorie hobbesienne de la supériorité. Même la théorie de Freud dans Le mot d’esprit et ses rapports avec l’inconscient, où la dynamique de la libération d’énergie domine tout autant la création du mot d’esprit que sa réception (tradition de la décharge), met en évidence un conflit de tendances (tradition de l’incongruité), dont l’une d’elles peut être agressive (en quoi alors la théorie se rapproche de la tradition de la supériorité)2.

C’est pour cette raison qu’il n’est pas contradictoire de souscrire par un côté à cette tripartition des traditions théoriques du rire, et d’un autre côté, de soutenir que toute théorie de l’humour, du comique ou du rire met en évidence une certaine forme de conflit et, par conséquent, une dynamique particulière de préparation, déroulement et résolution de ce conflit. Qu’il soit décrit en termes logiques (contradiction, paradoxe, absurde, ambiguïté), gnoséologiques (erreur, équivoque, incohérence), psychophysiques (répression, refoulement, pression, tension, heurt, collision), ou qu’il soit placé dans l’objet risible, dans le sujet qui rit ou dans le rapport entre les deux, le conflit et sa dynamique sont des éléments présents dans presque toutes les théories de l’humour, du comique et de leur produit, le rire3.

C’est ce qui se passe dans la théorie qui est l’objet de la présente communication, celle de l’écrivain argentin Macedonio Fernández. Avant d’analyser sa théorie de l’humour, précisons que cet auteur est, parmi les hispanophones qui se sont occupés du problème de l’humour et du rire, un des seuls à ne pas se limiter à répéter les théories traditionnelles ni à élaborer un hybride de toutes ou de quelques unes d’entre elles. Nous pensons qu’il faut classer sa conception à côté de celles de grands auteurs de la tradition, et que si on n’a pas l’habitude de le faire, c’est parce que les chercheurs argentins s’intéressent encore très peu aux réflexions philosophiques de cet auteur, ou lui accordent moins d’importance qu’à la ‘partie littéraire’ de son œuvre, si magnifiée par les écrivains d’aujourd’hui comme d’hier.

 

Macedonio (car on le nomme par son prénom) est né en Argentine en 1875 et y est mort en 1954. Même si cette division a quelque chose d’artificiel, on peut dire que son œuvre comporte deux grandes parties : l’une philosophique et l’autre littéraire. La première comprend une série d’essais métaphysiques où Macedonio affronte ce qu’il appelle « le mystère », et des théories et des réflexions sur des sujets spécifiques comme la valeur (dans le sens de courage), la santé, la douleur, l’État, le roman, l’humour. Dans une large mesure, la partie littéraire de son œuvre n’est qu’une mise en application de sa philosophie : elle comporte deux romans, quelques récits, quelques poèmes et des fragments de nature humoristique.

L’essai sur l’humour a été publié en 1944 dans la deuxième édition de Papeles de Recienvenido (Papiers de Nouveauvenu). Macedonio se fait l’écho des conceptions de l’humour à la mode à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle: Kant, Schopenhauer, Spencer, Lipps, Kraepelin, Bain, Freud, Bergson. Néanmoins, plutôt que de débattre avec chacune d’entre elles, Macedonio leur fait le reproche global d’oublier un facteur fondamental : le plaisir, le bonheur ou l’absence de douleur qui caractériserait l’objet risible même (« thématiquement », dit Macedonio), aussi graves ou aigus que soient les conflits dans ses instances (objet, sujet ou le rapport entre les deux). Cette dimension de plaisir, de bonheur ou d’absence de douleur dans l’objet du rire serait une condition sine qua non pour qu’un conflit devienne risible. Si l’on n’entend pas le terme « dynamique » dans un sens spencéro-freudien d’échange d’énergie mais dans une signification plus large de mouvement, et mieux encore dans la signification de « sens » ou de direction d’un mouvement, on peut dire que cette dimension de plaisir, cette « allusion au bonheur » est l’élément dynamique, c’est-à-dire le sens, dans la double acception de signification et de direction, de cette sorte de conflit qu’est le risible4. En effet, le risible n’est pour Macedonio qu’un conflit avec une fin plus ou moins heureuse.

Nous avons dit que la plupart des théories classiques ne font que mettre en évidence une forme de conflit dans le phénomène humoristique (soit logique, gnoséologique, psychique ou physique). On peut le justifier par l’exemple de Schopenhauer. Reprenant les quelques remarques de Kant dans la Critique de la faculté de juger, Schopenhauer dit que le rire :

n’est jamais autre chose que le manque de convenance — soudainement constaté — entre un concept et les objets réels qu’il a suggéré, de quelque façon que ce soit ; et le rire consiste précisément dans l’expression de ce contraste5.

Dit d’une autre manière,

le rire se produit donc toujours à la suite d’une subsomption paradoxale, et par conséquent inattendue, qu’elle s’exprime en parole ou en action6.

Des deux éléments de cette définition — le conflit et le caractère inattendu de sa manifestation — le plus important, pour Schopenhauer, est le conflit. En effet, le caractère inattendu — trait subjectif nécessaire de la production du rire selon Schopenhauer — n’est qu’une conséquence du conflit, parce qu’on a l’habitude d’attendre la réalisation des règles et non leur violation. La définition de Schopenhauer place le conflit qui cause le rire plus dans l’objet risible que dans le sujet, en tout cas dans le rapport entre l’objet et le sujet qui rit et jamais dans le sujet uniquement7. Schopenhauer affirme :

En général, le rire est un état plaisant : l’aperception de l’incompatibilité de l’intuition, c’est-à-dire de la réalité, et de la pensée nous fait plaisir et nous nous abandonnons volontiers à la secousse nerveuse que produit cette aperception. […] De ce conflit qui surgit soudain entre l’intuitif et ce qui est pensé, l’intuition sort toujours victorieuse ; car elle n’est pas soumise à l’erreur, n’a pas besoin d’une confirmation extérieure à elle-même, mais est sa garantie propre. Ce conflit a en dernier ressort pour cause, que la pensée avec ses concepts abstraits ne saurait descendre à la diversité infinie et à la variété de nuances de l’intuition. C’est ce triomphe de l’intuition sur la pensée qui nous réjouit8.

Schopenhauer distingue divers phénomènes qui provoquent le rire : le mot d’esprit, l’équivoque, le calembour, la parodie, le comique, le ridicule, l’humour, l’ironie. Mais il prend soin de démontrer que leur essence n’est jamais autre chose que le désaccord qu’ils développent entre un concept et une intuition, entre l’abstrait et le concret, entre le rationnel et le réel. Dans ces conditions, le caractère inattendu (de facto) et même inespérable (de jure) de la manifestation du conflit tiendrait à la dynamique du conflit, c’est-à-dire à sa dimension temporelle.

Comme on le verra, la théorie de Macedonio Fernández maintient en partie ce modèle (lequel, rappelons-le, ne se retrouve pas seulement chez Schopenhauer mais chez d’autres auteurs, antérieurs comme Kant ou postérieurs comme Bergson), et en partie le corrige :

Dans des profondes études qu’on a faites depuis Kant, Schopenhauer, Spencer, Bain, Kraepelin, Bergson, Lipps, Volket, Freud et d’autres, on est correctement arrivé à mettre en lumière la structure mentale de la cause psychologique du rire, mais en l’énonçant seulement d’une façon intellectuelle : on n’a pas vu que le signe affectif constant de la thématique du rire est que l’essence de l’événement est une allusion au bonheur9.

Selon Macedonio, les auteurs susnommés ont essayé de mettre au jour la structure du risible, ou pour le dire à sa manière, « la structure schématique mentale de la cause psychologique du rire». Cependant, ils ont seulement proposé un modèle purement intellectuel de cette structure. Ils ont oublié, dit-il, « le signe affectif » de l’objet risible. La critique de Macedonio présuppose l’opposition entre ce qui est seulement intellectuel et ce qui est intellectuel-affectif, pourrions-nous dire. Que signifie l’expression « purement intellectuel » ? À notre avis, il s’agit de ce qui est purement logique ou, en tout cas, gnoséologique ou épistémique. En effet, la théorie de Schopenhauer prétend réduire tout phénomène risible à un conflit entre un concept et une intuition, c’est-à-dire, deux notions de cette partie de la philosophie qui traite de la connaissance (la gnoséologie) et de son instrument (la logique). En fait, Schopenhauer, à un moment de son explication, porté par un goût formaliste que lui-même reprochait à Kant (reproche que Macedonio, de son coté, adressait aux deux), essaie de réduire le risible à un syllogisme10. Si, selon Schopenhauer, le concept comme l’intuition ne sont que des modes de connaissance11, on comprend ce que veut dire Macedonio quand il adresse à l’ensemble de ces théories la critique d’être « seulement intellectuelle ». La critique de Macedonio est que ces penseurs assimilent le risible à l’erreur, à la méprise. De manière plus générale, il faut dire qu’il considère comme « seulement intellectuelle » même toute explication qui réduit le risible à un mécanisme, à une simple technique ou encore à une dynamique économique/énergétique (Freud), en ôtant son importance au facteur du « sens » qui est à l’œuvre dans l’objet risible avant même toute réception de la part du sujet.

Or, si Macedonio reproche à ces modèles leur caractère purement intellectuel, c’est parce que dans la structure du risible interviennent des facteurs « non intellectuels ». Mais il ne faut pas se contenter d’affirmer, comme la plupart de penseurs l’ont fait, que la dimension affective se trouve dans le sujet. Comme le dit Macedonio :

On a étudié le mouvement des images, on a même étudié l’aspect affectif (axiologique), la psychogenèse du plaisir du comique, le rapport avec le rêve, la conscience ou l’inconscience du processus comique, la méthode de fabrication du comique, etc., mais on n’a pas recherché la raison essentielle qui explique non le rire, non le mécanisme psychique de ce plaisir comique, mais le signe affectif de la cause de ce plaisir, la condition hédonique fondamentale sans laquelle ce plaisir ne se produit pas12.

Il est vrai, et il ne pouvait pas en être autrement, que tous les auteurs qui se sont intéressés au rire et au risible ont noté que le plaisir, la satisfaction ou même le bonheur, y jouaient un rôle essentiel. Cependant, selon Macedonio, ces auteurs placent systématiquement ce plaisir dans le sujet rieur, c’est qui fait que leurs théories deviennent, selon lui, tautologiques :

exiger des conditions favorables ou joyeuses de l’esprit pour le mot d’esprit c’est une limitation superflue, car toute émotion n’apparaît que quand ne domine pas une émotion, une sensation, une cénesthésie ou une appétence plus intense13.

Et plus loin :

les doctrines connues analysent l’élément comique, soit intellectuel (contraste d’images ou d’intuitions, etc.), soit affectif (décharge psychique, valeur ou fausse valeur qui dévoile sa fausseté, etc.), ou bien se fondent sur des hypothèses spéciales (« le mécanique calque du vivant », « épargne de une dépense psychique de représentation »), mais ne montrent pas la condition fondamentale que doit revêtir cet élément comique, quel que soit son sujet concret, c’est-à-dire le signe affectif non pas du rire mais du fait réel ou mental auquel l’événement comique ou le mot d’esprit se réfèrent14.

La condition fondamentale sans laquelle le risible et donc aussi le rire n’existent pas, n’est pas dans le sujet qui rit (« esprit » dans la citation précédente), mais dans l’objet risible lui-même. Cette condition est que l’événement qui développe le conflit soudain — de quelque nature qu’il soit — ou qui supprime ce conflit grâce à un dénouement inattendu « soit heureuse ou fasse allusion », c’est l’expression de Macedonio, « au bonheur »15. C’est pour cette raison qu’il parle de « signe » de bonheur, c’est-à-dire d’une entité de nature objective. Il faut insister : le bonheur ou plaisir exigé par la théorie de Macedonio ne fait pas référence à l’affect du rieur mais à l’objet même qui est le risible. Cette théorie soutient donc que l’essence du risible ne consiste pas en un quelconque conflit inattendu entre des instances qui sont normalement en accord, mais en un conflit « heureux » ou qui, d’une façon ou d’une autre, fait « allusion au bonheur ». C’est dans cette dynamique que réside le conflit du risible.

Dans la vie quotidienne se produisent fréquemment des conflits plus ou moins importants entre les concepts et les intuitions, entre les prévisions et les événements, entre les hypothèses et les faits, sans que pour autant ils deviennent comiques et provoquent le rire. Bien souvent, en effet, il se produit tout autre chose. On s’aperçoit soudainement qu’on a commis une erreur, et ce n’est pas drôle. Nous sommes en Bretagne au moins de janvier, et, malgré cela, nous décidons de sortir sans parapluie parce que la météo a prévu qu’il ne pleuvra pas. À peine avons nous fait quelques pas dans la rue qu’il se met à tomber des hallebardes. Est-ce drôle ? Non, pas forcément : cela dépend des circonstances. Or, c’est bien dans ces circonstances que réside le trait qui produit le risible. Si la personne qui sort sans parapluie est une femme âgée très faible à qui le médecin a recommandé de se promener, mais pas quand le temps est mauvais, et qu’en raison de son erreur la femme tombe malade et meurt peu après, l’événement n’est pas comique ; il éveille plutôt la compassion. En revanche, si la personne est un garçon en très bonne santé, têtu, et faisant plus confiance à la télévision qu’à l’expérience de sa grand-mère, l’averse soudain peut faire rire (surtout la grand-mère). Quelle est la différence entre ces deux dernières histoires ? La deuxième fait allusion au bonheur : l’événement heureux d’un adolescent qui a reçu une leçon sans trop de dommage.

« N’est comique — dit Macedonio — qu’une perception inattendue du bonheur d’un autre »16. Il subsiste donc dans cette théorie le caractère inattendu signalé par d’autres auteurs, qu’il prenne la forme de la relation conflictuelle entre deux instances qu’on avait supposées harmoniques (ces instances pouvant être un concept et un objet comme pour Schopenhauer, un effort et sa réalisation comme pour Spencer, la vie et le mécanique comme pour Bergson), ou celle d’un conflit qui disparaît soudainement. Dans la théorie de Macedonio subsiste bien le conflit, mais avec une condition nécessaire à sa dynamique : un signe de bonheur ; le conflit ne doit pas nuire gravement aux intérêts des personnes. La chute dont on rit ne doit pas être mortelle ou occasionner de blessures trop graves, la cigarette que quelqu’un allume à l’envers ne doit pas provoquer une brûlure au troisième degré. Ce signe de bonheur est l’élément non intellectuel du risible et sa dynamique particulière. Mais pourquoi non intellectuel ? Parce que ce n’est ni un élément de l’ordre du vrai ou du faux, c’est-à-dire du logique, ni de l’ordre du simplement mécanique, mais du registre de l’heureux ou du malheureux, du succès ou de l’échec, du nuisible ou du bénéfique. Il s’agit donc de quelque chose d’ordre pragmatique ou si l’on veut pratique, c’est-à-dire, dans le fond, éthique, ou ce que Macedonio appelle « altruistique » (il ne faut pas oublier que le bonheur dont on parle dans l’humour et le comique est celui des autres et non pas le nôtre)17.

Nous voudrions conclure cet exposé en parlant d’une théorie moderne du risible qui néglige également la condition signalée par Macedonio. Il s’agit de l’application au risible de la théorie de la Gestalt. Cette théorie a été exposée par Gregory Bateson en 1952. Voilà un mot d’esprit raconté par Bateson :

Un homme travaillait dans une usine atomique et connaissait de vue le gardien de la porte d’entrée. Un jour cet homme se présente au moment de la sortie avec une carriole pleine de sciure. Le gardien lui dit : « Eh, Bill, tu ne peux pas emporter ça ». L’autre lui répond : « C’est seulement de la sciure, de toute façon on la jettera ». Le gardien demande : « Et ça sert à quoi ? » L’autre dit qu’il la veut simplement pour l’enterrer dans le jardin, parce que le terrain est trop dur. Le gardien lui permet donc d’en sortir. Le lendemain l’homme se présente à nouveau à la sortie avec une carriole pleine de sciure. Et l’histoire se répète de la même façon pendant quelques jours, le gardien étant de plus en plus préoccupé. À la fin il explose : « Attention Bill, il me semble qu’il faudra t’inscrire sur la liste des soupçonnés. Si tu me dis ce que de l’usine tu es en train de voler on pourrait peut être garder la chose entre nous ; mais quant à moi, je suis sûr que tu voles quelque chose ». Bill lui répond : « Mais non, c’est seulement de la sciure. Tu as regardé chaque jour jusqu’au fond de la carriole. Il n’y a rien du tout ». Mais le gardien insiste : « Bill, je ne suis pas tranquille. Si tu ne dis pas ce qu’il y a dessous, je devrai te mettre sur cette liste pour me protéger moi-même ». Finalement Bill cède : « Bon, on pourra peut être se mettre d’accord. J’ai déjà chez moi une douzaine de carrioles »18.

Il n’y a pas de doute que le modèle employé par la Gestalt pour expliquer les expériences d’inversion du rapport entre le fond et la forme peut également être employé pour décrire l’expérience du récepteur de ce mot d’esprit. En effet, à la fin, on assiste à une restructuration du champ très semblable à celle qui a lieu dans le dessin utilisé par les théoriciens de la Gestalt ou à celle qui se produit dans certains paradoxes mis en évidence par Russell dans la théorie des conjoints. Mais, je ne suis pas sûr que ce modèle de la Gestalt soit suffisant pour expliquer le caractère risible de cette histoire. À la lumière de la théorie de Macedonio Fernández il faut aussi prendre en compte les éléments suivants :

— en premier lieu, l’établissement où l’histoire se déroule n’est rien de moins qu’une usine atomique. Il ne faut pas oublier que Bateson la raconte en 1952, en pleine guerre froide, au moment de la guerre de Corée et au sommet de la peur d’une hécatombe atomique mondiale ;

— en second lieu, la menace du gardien d’inscrire l’employé sur liste noire des soupçonnés. On est en effet à l’époque du sénateur McCarthy. À ceci s’ajoute le fait que les deux personnages sont unis par une amitié en herbe (« ils se connaissent de vue », dit Bateson) ; la délation du gardien devient donc une trahison.

Il est évident que cette batterie de périls invite à penser que sous la sciure (c’est-à-dire au fond de l’histoire) il y a quelque chose de dangereux et donc que l’employé est en définitive sinon un subversif masqué, ou même un anti-américain, du moins un voleur d’une certaine envergure. Il est vrai que ces éléments — que Bateson n’a pas jugé digne de commentaire — n’ont pas un rôle essentiel dans cette blague. Mais quoique périphériques, leur présence indique le sens qu’il faut donner à l’inversion de l’ordre d’importance entre la sciure et la carriole. En effet, le sens ne réside pas seulement dans le changement formel d’une chose par une autre pour le récepteur de l’histoire.

Nous ne voulions pas faire ici une analyse exhaustive. Pourtant, on peut observer que selon la théorie de Macedonio, une grande partie du sens de l’inversion forme/fond dépend en premier lieu, du crescendo du péril, et en second lieu, du contraste entre le péril suggéré et la détente finale. Le subversif, l’anti-américain ou le délinquant présumé n’été qu’un modeste voleur… de carrioles. Le caractère inoffensif qu’acquiert ce dernier objet, la carriole, en conflit avec le fond de l’usine atomique (qui est le véritable fond de l’histoire), est ce signe du bonheur qu’exige selon Macedonio toute histoire pour devenir risible.

Nous avons ici exposé les fondements de la théorie macédonienne de l’humour. Ceux-ci servent de base à une distinction entre un humour réaliste et un humour conceptuel, ainsi qu’à une sorte de programme artistique fondé sur ce dernier.

Notas

1 On n’appellera pas « risible » le ridicule, ni le « propre à exciter la moquerie », mais le « propre à faire rire » (cf. Le Robert), c’est-à-dire tout phénomène objectif qui peut provoquer le rire. Restent au dehors de cette définition des phénomènes comme les chatouilles ou le gaz hilarant. Néanmoins on reconnaît l’importance qu’ils peuvent avoir pour l’étude du rire ; cf. par exemple d’Octave MANNONI, Un si vif étonnement, Paris, Le Seuil, 1988, p. 154-166. En ce qui concerne cette tripartition, elle est proposée par John LIPPIT (John) « Humour », in David COOPER (ed.), A Companion to Aesthetics, London, Blackwell, 1995, p. 199-203.

2 Dans son article « L’humour », publié en 1928, Freud ajoute, à la dynamique économique-énergétique développée dans Le mot d’esprit et ses rapports avec l’inconscient, une dynamique du surinvestissement articulé dans les termes de sa deuxième topique. Freud emploie des éléments des trois traditions, mais la plus important reste encore celle de la libération.

3 Dans son œuvre L’humour (Paris, Hachette, 1996), F. EVRARD dit : « Les différents modes du comique se fondent sur la coprésence d’éléments incongrus ou incompatibles. La mise en œuvre du risible n’est possible que si s’établisse une “double nature contradictoire” selon Baudelaire, “l’interférence de deux séries d’idées dans la même phrase” pour Bergson, une discordance entre sens manifeste et sens latent selon Freud, une “dissociation” pour A. Koestler, une “duplicité contradictoire” pour Dominique Noguez. De même, les théories intellectualistes du rire et du comique, soutenues par des philosophes comme Kant ou Schopenhauer, sont fondées […] sur le contraste et l’incongruité, sur le désaccord entre un concept et la réalité », op. cit., p. 28 ; cf. aussi Peter L. BERGER, La risa redentora. La dimensión cómica de la experiencia humana, Barcelona, Kairós, 1999, p. 11.

4 O. Mannoni affirme : « C’est à cette vicariance, angoisse, colère, peur, larmes, et rire — c’est-à-dire un certain métabolisme de ce que Spencer appelait énergie — que nous aboutissons : à cinq états émotionnels qui forment un groupe. C’est cela que proposait Spencer en psychologue, et Freud le répétait en analyste. Mais peut-être ne pouvait-on pas se contenter de cette explication, où la substance métabolisée est supposée être une sorte d’énergie, ce qui nous conduit vers une sorte de dynamique. Le rire n’est pas certainement pas une pure réaction […]. En tout cas, le rire ne peut être traité de cette façon. On a à lui trouver, plutôt qu’une cause, quelque chose que soit un sens », op. cit., p. 165-166.

5 SCHOPENHAUER (Arthur), Le monde comme volonté et comme représentation, Paris, P.U.F., 1998, § 13, p. 93.

6 Ibid., p. 94.

7 Les théories sur le rire et le risible peuvent aussi être classées selon leur insistance sur l’aspect objectif ou subjectif du phénomène. À part le fait qu’on peut appliquer cette distinction à presque toute théorie philosophique (philosophies idéalistes et réalistes), en ce qui concerne l’humour elle a sa racine aussi dans l’histoire du mot. En effet, étymologiquement « humour » se réfère aussi bien autant à un facteur du sujet (l’humeur de la tradition médicale ancienne), qu’à l’habileté de l’intelligence ou, actuellement, à des phénomènes qui provoquent le rire, c’est-à-dire le risible ; cf. F. EVRARD, op. cit., p. 3. À l’époque d’or de la théorisation du comique et de l’humour, au temps de Kant et de Goethe, on distingue comique et humour ; vers la moitié du XIXe, la langue commune commence à confondre leurs sens. Cf. la protestation de Schopenhauer sur cette confusion à la fin du chapitre VIII de « Suppléments » de Le monde comme volonté et comme représentation, op. cit., p. 783. Dans cette communication on parle du risible en général, soit du comique, soit de l’humour.

8 Ibid., p. 779.

9 FERNÁNDEZ (Macedonio), Obras completas, vol. III, Teorías, « Para una teoría de la humorística », p. 261.

10 « …si l’on veut avoir une explication complète, on peut ramener tout cas de rire a un syllogisme de la première figure, où la majeure est incontestable, où la mineure a un caractère inattendu et n’est parvenue à se glisser que par une sorte de chicane ; et c’est en raison de la relation établie entre ces deux propositions que la conclusion est affectée d’un caractère ridicule », SCHOPENHAUER (A.), op. cit., p. 772.

11 SCHOPENHAUER (A.), op. cit., p. 97.

12 FERNÁNDEZ (A.), op. cit., p. 261.

13 Ibid., p. 272.

14 Ibid., p. 273.

15 Ibid., p. 262.

16 Ibid., p. 263.

17 On peut indiquer ici que William James est un des penseurs les plus admiré par Macedonio Fernández. La théorie macédonienne de l’humour se propose de corriger le formalisme des théories traditionnelles du risible ; or, de ce point de vue, cette théorie est préfigurée par la théorie aristotélicienne du comique, et par conséquent par celle de Hegel. En effet, dans la Poétique, Aristote dit que l’objet de la comédie n’est pas « le vice dans sa totalité », mais uniquement ce défaut et cette laideur « qui n’entraînent ni douleur ni dommage » ; cf. ARISTOTE, Poétique, Librairie Général Française, 1990, 1449ª, 34. Hegel parle du phénomène du rire à l’Encyclopédie des sciences philosophiques, § 401, remarque. Le rire — comme les pleurs ou la voix — est une extériorisation corporelle de l’intériorité spirituelle. Cette extériorisation n’est pas un phénomène animal ; elle met en cause une idéalisation à travers la libération, l’élimination des sensations ; G. W. F. HEGEL, Werke, Suhrkamp, vol. 10, p. 113. Pour Hegel, le rire est provoqué par une contradiction révélée soudainement à l’âme. Cependant, pour ne pas provoquer des larmes, la contradiction ne doit pas inclure le rieur ; pour Hegel comme pour Macedonio, la contradiction ne suffit pas à expliquer le risible et doit exclure d’elle tout signe de douleur ou de dommage ; G. W. F. HEGEL, ibid., p. 114.

18 BATESON (Gregory), « Il ruolo dell’umorismo nella comunicazione umana », Aut aut, nº 282, Umorismo e paradosso, novembre-décembre 1997, p. 4-5.

Valid HTML 4.01!